Le peuple d’Ovalie, sevré de rugby pendant plus d’un mois, attendait la bave aux lèvres le début des hostilités en terre australe. Après quatre jours et huit matchs de Coupe du Monde de Rugby, le voilà rassasié : un festin d’essais, une opulente dégustation de plaquages, une orgie de courses folles. En somme, un banquet rabelaisien de rugby.
Mais une telle noce était prévisible : on savait les rugbymen professionnels prompts à se préparer, pour être fin prêts le jour J. On était convaincus que la machine à gagner anglaise ne connaîtrait pas de retard à l’allumage, que les arabesques des trois-quarts Blacks nous enchanteraient, que les champions du monde australiens seraient au rendez-vous.
Rafraîchissantes images
Ce que l’on savait moins, et c’est une agréable surprise, c’est que les nations dîtes mineures nous régaleraient autant. En effet, difficile de bouder son plaisir devant les rafraîchissantes images d’un rugby japonais inspiré et compétitif, d’une défense italienne héroïque, d’une équipe roumaine renouant enfin avec son glorieux passé, de Géorgiens débordant d’enthousiasme et d’énergie.
Ces pays ont pris tous les exégètes de ce jeu de court lors de leur premier match, et comptent bien réitérer leur performance. La compétition a gagné en équilibre, et par voie de fait en crédibilité. Rappel des faits.
La résurrection roumaine :
Après plusieurs années moribondes, faites de défaites et de désillusions, l’équipe des Carpates a refait surface. Samedi, face aux Irlandais à Gosford, ils ont livré une prestation de grande classe, marquant même deux essais à une des meilleures équipes européennes.
Si l’on connaissait la puissance des avants roumains (la mêlée et le pilier Balan ont été époustouflants), on s’attendait moins à voir des lignes arrières si inspirées. La vista du capitaine Gontineac et les jambes de feu de l’arrière Brézoianu ont fait merveille.
Nul ne s’y est trompé, la prestation des Roumains fut de grande qualité : « cette équipe aura un gros impact sur cette Poule A. Ces Roumains sont très forts, très physiques et poseront des problèmes à beaucoup. » L’hommage est de Keith Wood, le capitaine irlandais. Excusez du peu.
Le courage italien
Il n’est jamais aisé de jouer les Blacks, surtout en match d’ouverture d’une Coupe du Monde de Rugby, l’événement constituant leur suprême objectif.
Il n’y eut donc pas de miracle samedi après-midi à Melbourne. La magie noire eut raison de l’enthousiasme azzuri. Les Néo-Zélandais ont largement battu les Italiens.
Mais devant l’équipe classée numéro deux au classement de l’IRB, devant la meilleure ligne d’arrières du monde, l’Italie aura opposé une bravoure incroyable.
Les joueurs de la squadra plaquèrent à tour de bras, et firent front aux vagues d’attaque des néo-zélandaises.
A ce jeu là, le demi d’ouverture Mazzucato, s’opposant tantôt à Mac Caw, tantôt à Spencer, fut éblouissant. Et que dire des jeunes centres Barbini et Masi.
« Mes joueurs ont fait preuve d’un courage incroyable », a déclaré l’entraîneur John Kirwan à la fin du match. Et lorsque l’on sait qu’il s’était volontairement privé de ses meilleurs éléments pour ce match (Troncon et Stoica étaient sur le banc), tout est dit. La squadra n’a pas fini de voir la vie en bleu.
Le Japon : la surprise du chef
Oubliée, effacée, rayée. La défaite du Japon 145 à 17 face à la Nouvelle-Zélande lors de la Coupe du Monde 1995 n’est plus qu’un dossier d’archive, seul survivant d’une époque bel et bien révolue.
La prestation de l’équipe des « fleurs de cerisier », dimanche soir face à l’Ecosse a estomaqué le monde du rugby, et fait entrer les Asiatiques dans la cour des grands.
Conquérants en mêlée (domaine dans lequel l’apport de l’ancien sumotori Toyoyama est évident), dominateurs en touche (secteur où les Ecossais sont pourtant rois), agressifs en défense (leurs plaquages aux chevilles sont très efficaces), les Japonais ont surpris tout le monde, et en premier lieu leurs adversaires britanniques.
A noter également leur constante volonté d’attaquer, et ce de n’importe quel endroit du terrain.
De quoi donner de l’appétit au coach Shogo Mukai, qui a déclaré après la rencontre : « Nous allons transformer cette encourageante défaite en victoire contre les Français la semaine prochaine. » Les Bleus de France sont prévenus.
Le soleil se lève à l’Est
Pour leur premier match en Coupe du Monde, les Lelos de Géorgie se sont astreints à un apéritif conséquent : rien de moins que l’ogre anglais, favori des bookmakers et classé premier au classement de l’IRB.
Dimanche soir, au Subiaco Oval de Perth, les hommes de l’entraîneur français Claude Sorel ont démontré qu’ils n’avaient pas usurpé leur place dans le tournoi.
Leur défense fut acharnée durant 80 minutes, ils brassèrent de l’Anglais tout au long du match, avec le flanker Yachvili en tête de proue. Pour la petite histoire, leur paquet d’avants fut sûrement le premier à repousser un maul pénétrant anglais depuis longtemps…
Clive Woodward ne tarit pas d’éloges sur la performance des Lelos lors de la conférence de presse d’après-match : « C’est une très bonne équipe, physique et défensivement agressive. »
Ces formations se doivent de confirmer ces encourageantes performances lors des prochains matchs, mais quelle bouffée d’air frais elles ont apporté aux stagnantes effluves du rugby mondial !